Kessel

Continuer à bosser pendant que le monde s'effondre

0 tips pour une productivité au top en temps d'apocalypse

CDLT
5 min ⋅ 29/09/2022

Publié initialement le 25 février 2021

J’avais un article prêt à 50% qui défonçait avec une violence intense et argumentée une pub du Superbowl, et puis mon feed Twitter et mon cerveau se sont remplis d’images de guerre et je me suis dit “à quoi bon”.

J’étais dans mon bureau à l’agence lors des attentats de Charlie. J’ai reçu le fameux message “Tu as vu ce qui arrive?” et passé l’heure suivante à actualiser Twitter dans un état d’engourdissement total. Puis je suis sortie dans les couloirs, j’ai regardé autour de moi et tout était terriblement normal, tellement normal que j’ai eu envie de taper du pied, de me rouler en boule et de crier “MAIS PUTAIN, EST-CE QU’ON PEUT ARRÊTER DE BOSSER ET PLEURER UN COUP TOUS·TES ENSEMBLE LÀ S’IL VOUS PLAÎT MERCI ?”.

Le robinet à merde est bloqué en mode geyser

Cette sensation d’impuissance et de frustration est devenue beaucoup trop familière à mon goût. Je ne sais pas si c’est davantage la merde qu’avant ou si on la vit simplement beaucoup plus en direct maintenant qu’on est tous·tes branché·es en live au monde entier et entouré·es d’experts improvisés en épidémiologie/géopolitique/journalisme, aucune idée, vraiment, et je m’en fous c’est pas le sujet.

J’ai simplement l’impression qu’on traverse à l’échelle collective une série de traumatismes d’une violence assez colossale, dont on ne mesure pas assez l’effet sur nous. Tenez, rien que depuis que je me suis lancée dans le marché du travail, et de tête, on a eu : des crises économiques majeures, des attentats, une pandémie, la montée du nationalisme, le Brexit, on a vu en live le siège du pouvoir d’une grande démocratie se faire attaquer par des fous déguisés, on a vu l’Afghanistan retomber en enfer, Johnny est mort et maintenant paf, on a la guerre à nos portes.

Je vais bien tout va bien

Et pourtant j’ai l’impression d’avoir, à de très nombreuses reprises, vécu des matins où j’ai dû ravaler mon angoisse, me laver, enfiler des vêtements propres et aller bosser comme si de rien n’était alors que j’avais juste envie de rester sous ma couette en pyj à actualiser Twitter en buvant de la vod… tisane.

Et même maintenant que j’ai ma propre boîte je réalise que le monde du travail n’est pas très bien calibré pour s’adapter au fait que, avec ce que la géopolitique et le climat ont en stock pour nous, on va tous·tes devoir bosser dans les décennies à venir avec dans un coin de nos têtes un bout de catastrophe imminente/en cours.

Beaucoup en ce moment partagent le sentiment de vacuité qu’on peut ressentir à envoyer des relances de bons de commande et faire ses timesheets pendant que le monde part en cacahuète et qu’on se demande si il faudrait jarter les décos de Noël de la cave pour en faire un bunker. Mais la question que j’ai envie de poser, c’est comment on accueille cette cacahuète dans le quotidien au taf.

L’émotion de censure

Et tout ça pose la grande question de la place de l’émotion dans le monde du travail. Une grande partie des cultures d’entreprise issues du 20ème siècle se sont fondées sur la valorisation d’un comportement rationnel au travail, à la limite de la robotisation. Une bonne partie du management d’entreprise aujourd’hui est d’une école de la froideur. Une grande partie de celleux qui ont monté les échelons sont plutôt doué·es pour cacher leurs émotions, et souvent sont les mêmes qui ont considéré le travail comme une thérapie, un moyen de penser à autre chose quand ça ne va pas, et s’y sont plongé·es qu’il neige, qu’il vente, qu’il menacenucléaire. Et c’est très bien, si ça marche pour elleux. Le souci, c’est que ça ne marche pas pour tout le monde, et que ça force à se taire des gens qui douillent en silence.

C’est pas pour rien que l’image absolue de l’expression de l’émotion au travail c’est l’idée de “pleurer dans les toilettes” : aller mal ça fait tache. C’est pas pour rien qu’un reproche majeur fait aux femmes en position de pouvoir et à celles qui y aspirent c’est d’être “too emotional”.

Trop émotionnelles pour quoi ? On a assez d’exemples de ce que provoque l’absence d’empathie dans la prise de décision, et les concours de teub à tout-va pour réaliser que ce n’est probablement pas la seule voie, ni la meilleure. Plein d’articles montrent que laisser la place à l’émotion dans le travail de favorise une culture positive, et même la productivité, je vous laisse Googler. Et pourtant, on ne sait pas encore vraiment comment faire, parce que si on savait on n’aurait pas des taux records de burn-out.

Super, c’est quoi la solution alors ?

Si on la connaissait on n’en serait pas là hein.

Mais commençons par un truc : avouons-nous là tout de suite, vous devant votre écran, moi devant le mien, que peut-être que cette semaine ÇA VA PAS TIP TOP. Voilà c’est dit. Bien sûr on n’est pas au coeur de la merde, et on pense aux personnes qui sont en train de fuir leur maison, de se cacher, de craindre pour leur famille. Mais pour les autres, disons-le-nous : on est un peu troublé·e, perturbé·e là maintenant, peut-être même déprimé·e, anxieux·se, ou alors très, très fatigué·e, enfin bref on n’est pas dans notre assiette. Voilà, on a mis les mots, et c’est pas sale.

Ensuite, ça serait top qu’on se demande, tous·tes ensemble, ce dont on a besoin, dans le cadre du travail, vu qu’on va avoir besoin de continuer à gagner notre vie mais que le monde n’a pas l’intention de rendre ça facile. Qu’on réfléchisse à comment accueillir les ressentis de chacun·e dans le contexte du taf, comment leur laisser leur juste place. Qu’on trouve les moyens de demander vraiment comment ça va, même à celleux qu’on n’entend pas trop, là dans le fond. Qu’on réfléchisse et qu’on se permette d’exprimer ce dont on a besoin, pour évacuer ou tenir le coup, du mental health day à juste faire des blagues pour penser à autre chose, on fonctionne tous·tes différemment mais si on s’habitue pas dès maintenant à gérer le caca on n’est pas sorti de l’auberge.

Bisous

Sev

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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