Kessel

Merci de laisser votre corps au vestiaire

Recherche salarié·e non équipé·e d'un corps

CDLT
13 min ⋅ 15/10/2026

🔗 Point liens : 📚 Mon livre, Ciao les nazes 🎙️ La version audio de l’épisode sur le podcast CDLT sur toutes les plateformes 🤳 L’insta de CDLT 🛍️ La boutique CDLT

💶 Point soutien de la création : on est à 321 € ce mois-ci sur le Tipeee de CDLT, merci vous êtes formidables. Entre-temps, y’a d’autres gens qui me soutiennent tous les mois depuis 6 mois : Marie, Marie-Laure, Ophlute, Delphine NOT ALL HEROES WEAR CAPES, merci.

🎤 Point Radio Moquette : j’avance VÉNER sur le projet podcast, dans ce formulaire, vous pouvez me raconter vos anecdotes les plus n’imp du monde du travail pour que j’en fasse peut-être un épisode. Merci aux personnes qui ont envoyé des trucs, on démarre la diffusion en janvier !

❤️ Point Nantes : sachez que j’ai la chiale en écrivant ce message. Le 8/10 j’ai fait ma première vraie conf-spectacle au salon Profession’L (merci à vous, merci Virginie), c’était un moment hautement symbolique pour moi, et donc hautement chargé. Et (même moi) j’ai pas les mots pour dire ce que votre présence a signifié. Vous vous êtes déplacé·es alors que y’avait pas trop de trams parce que les lycéen·nes se battent pour ce qu’iels méritent, vous avez ri plus fort que de raison à mes blagues sur Beyoncé et les programmes de machine à laver, vous êtes venu·es me balancer des déluges de love, et purée, j’aurais pas cru rentrer avec plus d’énergie que quand je suis partie. Débuter dans un truc nouveau pour moi avec déjà, face à moi dans la salle, des gens qui me connaissaient, et qui me souhaitaient le meilleur (ça se voyait à vos têtes), c’est une chance immense. Je suis absolument désolée je vais oublier des noms (n’hésitez pas à gueuler je mérite) (pour ma défense j’ai une mémoire pourrie et j’étais émue), mais : Marie-Cécile, Peggy, Emma, Laety, AnneKer, Antoine, Sabrina et vous toutes, MERCI.
Ah, aussi, merci à la librairie Durance, on a SOLD OUT ce qui restait de Ciao les nazes sur le salon, car la rupture de stock, c’est désormais ma DA.

Croyez-le ou non, ça fait quelques mois que je me promets de faire des articles plus courts. Ça fait donc quelques mois que j’échoue lamentablement. À répétition. Avec application. Avec talent, même.

Je vous dis ça en intro, parce que j’ai toujours l’intention de faire (relativement) court pour cet article MAIS que là, je vais traiter un sujet que je repousse depuis des mois JUSTEMENT parce qu’il est un peu trop gigantesque.

Ce sujet c’est : le corps au travail.

Je vous l’avais dit : gigantesque. Déjà, parce que les corps sont déjà différents avant même qu’on les foute au travail. Et parce qu’ensuite, il y a le corps que demande le travail, puis il y a ce que le travail fait au corps. Il est totalement impossible de faire un article un tant soit peu pertinent, qui recouvre les corps de couvreurs·ses, les corps de cadres sup, les corps de caissier·ères, les corps d’aides-soignantes, les corps de coiffeurs·ses et les corps de sénateurs, sans atteindre à peu près 2/3 de la longueur de Wikipédia.

Mais je vais essayer quand même.
Et je le fais maintenant, parce qu’on est en pleine campagne, donc on va en entendre parler, du corps des travailleurs·ses. Enfin, pas toujours. On va entendre parler pénibilité, rythmes, cadences, dos cassés, écarts d’espérance de vie entre cadres et ouvrier·ères. Mais parfois, on ne va pas DU TOUT en entendre parler. Il va falloir le deviner, ce corps, et se rappeler très très activement qu’il existe quand on va présenter des économies sur la Sécu comme de la “lutte contre la fraude” et les “abus”, qu’on va dire que l’âge de la retraite c’est pas négociable, et qu’on va expliquer que prendre en compte la pénibilité c’est trop compliqué. Il va falloir se souvenir que derrière les chiffres, on se parle de corps justement, des corps physiques, avec leur chair plus ou moins ferme, leurs organes plus ou moins efficaces, leurs membres plus ou moins mobiles, leurs os plus ou moins effrités.

Et je crois que c’est de ça, que j’ai envie de parler. Parce que je crois que c’est ça, qui relie tous les corps au travail, peu importe le métier, peu importe l’état du corps : ça serait quand même bien pratique que nos corps n’existent pas. Enfin plus précisément, on recrute des humains, pour leurs bras, leur cerveau, leur énergie, leur sourire mais dans le même mouvement, on aimerait que les trucs un peu moins pratiques qui viennent avec comme la fatigue, les cycles menstruels, la maladie, le handicap, restent à la maison.

En fait voilà, on n’admet que les travailleur·ses n’aient de corps que quand il est utile. Des corps toujours dispos, fiables et dynamiques, jamais crevés, jamais défaillants, jamais enceints. Dans un monde idéal même, celui d’Amazon, ces corps n’auraient même pas besoin de pisser. Et si vous qui me lisez, vous me lisez le popotin solidement calé sur un siège ergonomique dans un environnement à bonne température, ne vous inquiétez pas, on va parler de vous aussi.

Il y a des personnes qui me lisent qui sont extrêmement conscientes du lien entre leur corps et le travail. De ce que leur corps semble empêcher parce que le travail n’y est pas adapté, ou de ce que le travail lui a infligé. Pour les autres, pour bien vous mettre dans le mood, je vais vous rappeler que vous aussi, a priori, qui me lisez, vous avez un corps. Si, je vous assure. Et TW : je vais faire ça de façon extrêmement graphique. Vous pouvez sauter le paragraphe suivant si comme moi, rien que le fait de penser à ce qui se passe à l’intérieur de votre genou vous fait vous sentir tout·e chose.

Vous allez mettre, disons, un quart d'heure à lire cet article si je pars pas en vrille. Pendant ces quinze minutes, dans votre poitrine, votre cœur, qui fait la taille de votre poing, va s'essorer environ mille fois, giclant le sang hors de ses cavités avant de se laisser remplir à nouveau. À l'intérieur, des clapets vont claquer à chaque battement pour empêcher le sang de refluer dans le mauvais sens, parce que du sang qui part à contresens, ça gâche une journée je peux vous le dire. Sur vos yeux, vos paupières vont racler la surface à chaque clignement pour y étaler une sorte de lubrifiant : une couche d'eau, une pellicule de gras par-dessus pour l'empêcher de s'évaporer, et du mucus en dessous pour que tout ça colle bien au globe. Traduction : vous êtes en train de me lire en vous beurrant les yeux. Et je parie que vous les avez double-beurrés à la lecture de cette phrase. Et d’ailleurs, pendant ce temps, sur le rebord de vos cils, des acariens microscopiques se baladent pépouze. La nuit, ils sortiront s'accoupler sur votre visage. Dans vos reins, votre sang va être poussé à travers des petites pelotes de vaisseaux qui font office de passoire. Derrière, des tubules rattrapent presque toute l'eau utile, et ce qui reste file vers la vessie par deux tuyaux pour y attendre tranquillement la prochaine pause pipi (sauf si vous bossez chez Amazon) où, si vous êtes une meuf, vous allez tartiner le fond des chiottes de PQ pour que personne n’entende le bruit de ce qui est pourtant une merveille d’ingénierie. Pendant la lecture, vous allez aussi perdre des dizaines de milliers de cellules de peau morte, qui composent, le saviez-vous, une partie de la poussière qui s’accumule chez vous. Et comme ça, en background, votre tube digestif se tortille, pétrissant et faisant avancer son cake mix centimètre par centimètre. Dans le gros intestin, votre corps essore une dernière fois la mélasse pour en récupérer l'eau, et ce qui restera, ce sont, certes, des restes du burger d’hier soir, mais aussi de vieux morceaux de la paroi de vos intestins qui se détachent au passage. Oui : votre prochain caca sera en partie fait de vous.

Voilà. Vous vous sentez bien un corps, là c’est good ? Ce corps dont on oublie qu’il fait son boulot pendant qu’on fait le nôtre, c’est de ça qu’on va se parler.

Le corps que demande le travail

Bon, évidemment, certains métiers exigent certaines capacités physiques, c’est indéniable. Mais vous savez quoi ? J’allais lâcher le classique “pour être pilote, il faut une vision de 10/10”, mais en fait c’est pas vrai : on peut être pilote de ligne avec 7/10 au moins par œil, et 10/10 au total avec ou sans correction. Je pourrais être pilote en fait. Croyez en vos rêves. Et quand on y pense, c’est vrai qu’on peut même être Ministre sans colonne vertébrale, donc vraiment : croyez en vos rêves.

Mais bon. Il y a des corps qui posent problème. Des corps qu’on veut pas. Des corps qu’on recrute pas.

Imaginez. Une femme envoie sa candidature auprès d’un office notarial. Elle reçoit, par erreur, un message destiné à une associée de l’étude : “elle est travailleur handicapée et cherche un poste à temps partiel : on oublie !!!!”. Avec non pas un, non pas deux, mais quatre points d’exclamation. C’est dire si on oublie. Ah non, on n’oublie pas en fait : le Défenseur des droits conclut à une discrimination à l’embauche en 2021, et en mai 2022, les prud’hommes ont condamné l’office.

Parmi tous les motifs de saisine du Défenseur des droits pour discrimination, le premier est le handicap (27 % en 2025 contre 22 % en 2024). À l’embauche spécifiquement, le premier critère cité est l’âge (42 % des personnes ayant subi une discrimination), suivi de l’origine et la couleur de peau, puis la situation familiale (enfin pour les femmes : 24 % contre 5 % des hommes).

Ah ben on commence à dessiner le corps qu’on veut : valide, du bon âge, blanc, et idéalement qui n’enfante pas. Ah, ajoutons qu’il ne doit pas porter de tatouages et de piercings, que son pancréas doit fonctionner de façon optimale, qu’il doit avoir les cheveux lisses, et ne pas dépasser un 38.

Ce qui est intéressant, c’est que même si on ne s’en rend pas compte, même si on a plein de bonnes intentions, le tri commence avant même de regarder les candidatures. Il commence dans la façon dont on imagine le poste : si on veut quelqu’un de “disponible” et “réactif”, on exclut par exemple de fait la personne qui a un traitement à heure fixe. Quelqu'un qui "aime les environnements stimulants", c'est un corps qui encaisse le bruit, les interruptions et la lumière crue sans que ça lui vrille le crâne. Quelqu’un de “dynamique”, idéalement, ne traîne pas une fatigue chronique ni des articulations qui coincent. Quelqu’un qui “présente bien”, c’est quelqu’un qui a le bon poids, la bonne dentition, les bons codes. La personne “capable de travailler sous pression” n’aura pas la mauvaise idée de craquer, pleurer ou tomber malade. Ça ressemble à des compétences, des soft skills, mais ça décrit des corps.

Dans un article de 1990, la sociologue Joan Acker formule ça mieux que moi, sous un angle féministe. Elle explique que les organisations présentent les postes comme s’ils étaient indépendants des personnes qui les occupent. On définit des tâches, des responsabilités, des horaires, puis on cherche quelqu’un qui rentre dedans. C’est pas absurde, si ? Sauf que ce poste théorique n’est pas théorique. Il contient déjà un portrait de la personne idéale : quelqu’un qui peut organiser sa vie autour du travail, parce que quelqu’un d’autre s’occupe du reste. Des hommes quoi. Résultat, tout ce qui déborde est vu comme une anomalie. Résultat, une grossesse, l’allaitement ou les règles, ça fout le zbeul. Je trouve hyper éclairant, ce mécanisme qui transforme la moitié de la population en personnes un peu chiantes, et leurs enjeux pourtant naturels en “contraintes personnelles”, parce que le référentiel théorique n’est pas théorique.

Et c’est ça, le truc. Si on étend cette réflexion, ça marche pour tous les corps qui ne ressemblent pas au corps idéal que je décrivais plus haut. C’est parce que notre référentiel du corps au travail est complètement pété qu’on en voit toutes les variations comme des anomalies. De là à faire un lien avec le fait que 36 % des personnes ayant un handicap et 40 % ayant un handicap psychique choisissent de ne pas le déclarer lors du recrutement, il n’y a qu’un pas.

Ce que le travail fait au corps

Bon, dans cette partie, je vais devoir parler chiffres. Je sais. Il faut en passer par là pour mesurer le sujet. Là c’est le moi qui a déjà écrit la partie et qui revient pour vous inciter à consommer un Schokobon ou toute autre drogue de votre choix avant d’attaquer, parce que y’avait pas moyen de rendre ça moins chaud patate.

Les accidents, les décès et les maladies au travail

Déjà, c’est quoi un accident du travail ? Un “événement soudain, datable, survenu par le fait ou à l’occasion du travail, qui entraîne une lésion physique ou psychique”. Ça peut être une chute, une coupure, un malaise cardiaque ou un choc psychologique par exemple. C’est son caractère soudain qui le différencie de la maladie professionnelle.

Et la tendance est à la baisse : leur fréquence dans le régime général est passée de 42,8 pour 1 000 salarié·es en 2001 à 26,4 en 2024. Mais c’est pas non plus la fête, car ces derniers temps, ça stagne. En 2024, toujours dans le régime général, on a reconnu 549 614 accidents du travail avec arrêt ou incapacité permanente, soit une baisse de 1,1 % sur un an. Je répète : un demi-million. Et 764 décès reconnus en accidents du travail, contre 759 l’année précédente, et 318 décès en accidents de trajet.

Selon Eurostat, on est leaders européens sur les accidents mortels (avec plus du double de la moyenne) mais aussi les accidents non mortels. C’est en partie probablement parce qu’on a une définition plus large de l’accident du travail, et qu’on compte mieux que nos voisins. Mais bon. Cocorico.

On compte également 50 598 maladies professionnelles avec arrêt ou incapacité permanente, en hausse de 6,7 %, et 215 décès comptabilisés en maladies professionnelles. Côté psychique, environ 29 000 accidents avec affection psychique et/ou contexte de risques psychosociaux ont été comptabilisés, en hausse de 14 %, et 1 805 maladies psychiques ont été reconnues. 

Bon, évidemment, si le Sénat n’avait pas enterré cet été un rapport sur la souffrance psychique au travail qui prônait, notamment, une meilleure reconnaissance des maladies psychiques, on aurait probablement d’autres chiffres, plus élevés, à l’avenir. Mais, vous comprenez, le rapport était “trop orienté” et pas assez attentif aux besoins des employeurs. Vraiment, c’est les arguments.

Les conditions de travail

Parce qu’après tout ça, il faut un peu de positif, la toute dernière enquête de la Dares sur les conditions de travail, publiée en septembre 2026, identifie des améliorations : entre 2016 et 2024, la part des salarié·es cumulant au moins trois contraintes de rythme passe de 43 % à 38 %. Mais pour les contraintes physiques, quatre salarié·es sur dix restent exposé·es à au moins trois contraintes, ce qui est globalement stable depuis 2016.

Le truc, c’est que ces moyennes sont tirées par l’augmentation de la proportion de cadres parmi les travailleur·ses (de 18 % à 24 % des salarié·es). Chez les employé·es peu qualifié·es, cette exposition atteint 61 %, soit 7 points de plus qu’en 2016. Chez les employé·es qualifié·es, elle atteint 35 %, soit 4 points de plus. La situation se dégrade pour elles et eux, et risque d’être masquée par un tableau général qui s’améliore.

Les corps invisibles

Mais tout ça, ce sont les corps qu’on compte. Parce que tous les chiffres qui viennent de la Sécu concernent le régime général : les salarié·es du privé, en gros.

Ils ne comptent pas l’agriculture, par exemple. Les exploitant·es agricoles relèvent de la Mutualité sociale agricole (MSA), qui tient ses propres statistiques. En 2024, un·e agriculteur·rice est mort·e au travail environ tous les quatre jours, et environ 300 agriculteur·rices se suicident chaque année, sans que ces suicides soient tous reconnus comme accidents du travail.

Ils ne comptent pas les indépendant·es, ensuite. Les auto-entrepreneur·ses, les artisan·es qui se blessent ou les livreur·ses à vélo qui se font renverser dans la rue… ne sont pas comptés dans les stats d’accident du travail s’iels n’ont pas volontairement souscrit à une assurance spécifique.

Et même à l'intérieur du cadre, il y a des angles morts, et ça je l’ai découvert en faisant des recherches, résultat j’ai envie de vous en parler, résultat ça va justifier que je fasse un petit focus qui va directement à l’encontre de mon objectif de faire court, mais c’est intéressant (je trouve) (et puis vous y aviez jamais cru, que je ferais court, avouez).
Avant de vous raconter, il faut savoir un truc : la Sécu, ce sont plusieurs caisses séparées, chacune avec son argent qui entre et son argent qui sort. Deux vont nous intéresser ici : la branche maladie, qu’on connaît bien, el classico, qui tourne avec nos cotisations et un bout de nos impôts, mais aussi des cotisations employeurs, et la branche AT-MP (accidents du travail et maladies professionnelles) que les employeurs financent intégralement selon un principe qu’on a vu dans toutes les boutiques qui vendent des trucs fragiles : “tu touches, tu casses, tu payes”.
Eh bien.
Une commission présidée par un·e magistrat·e de la Cour des comptes chiffre tous les trois ans ce que la sous-déclaration fait porter à tort à la branche maladie au lieu de la branche AT-MP : entre 2 et 3,8 milliards d'euros par an. Sur les cancers d'origine professionnelle, le même rapport estime entre 66 900 et 99 400 le nombre de cas sous-déclarés. Ce que ça veut dire ? Un paquet de cas d’accidents et maladies pro ne sont pas reconnus comme des accidents et maladie pro, mais en prime, c’est entre 2 et 4 milliards qui sont donc financés par nous tous·tes (branche maladie), plutôt que par les cotisations des employeurs (branche AT-MP) comme ils devraient l’être (rapport à “tu casses, tu payes”).
Alors l’État le sait, et la branche AT-MP verse chaque année une compensation forfaitaire à la branche maladie, précisément pour “rembourser” cette sous-déclaration, mais seulement en partie (1,2 milliard en 2024, 1,6 milliard en 2025 et 2026, avec pour objectif d'atteindre 2 milliards en 2027, soit le bas de la fourchette estimée).
Et attendez, c’est pas fini.
Parce que c’est pas juste que c’est nous qui payons. Ça a trois autres effets :

  • un effet sur la prévention : à partir de 20 salarié·es, moins les entreprises déclarent d'accidents et maladies, moins elles cotisent à l’AT-MP. C’est censé inciter à la prévention, mais ça peut aussi inciter… à la sous-déclaration. La Cour des comptes constate que l’incitation à prévenir les maladies professionnelles est affaiblie, notamment pour celles qui apparaissent longtemps après l’exposition.

  • un effet sur les victimes : la reconnaissance accident ou maladie pro ouvre des droits supérieurs à ceux d'un arrêt maladie classique (soins remboursés à 100 %, meilleures indemnités journalières sans carence, rente en cas d'incapacité, protection contre le licenciement, recours possible pour faute inexcusable de l'employeur). Sans ça c’est régime ordinaire : trois jours de carence, la moitié du salaire, pas de rente, pas de recours. Et je rappelle, c’est aussi la victime qui paye avec ses cotisations.

  • un effet sur les statistiques officielles : on dit que "ça s'améliore" mais on ne compte pas tout, donc comment on sait ? C’est pas moi qui le dis, c’est la Cour des comptes : elle parle d'une sous-déclaration massive et persistante, de données lacunaires, et de taux de reconnaissance qui varient du simple au double selon le département où vous avez le malheur de déposer votre dossier.

Tout ça pour dire que la situation qu’on connaît n’est pas jolie-jolie, et que c’est flippant d’imaginer la situation qu’on connaît pas (vu qu’elle n’est pas mesurée).

Et pourtant, on nous explique que prendre en compte la pénibilité, c’est trop compliqué. En 2017, c’est ce qui a été avancé quand quatre des dix critères de pénibilité ont été rayés du compte pénibilité : le port de charges lourdes, les postures pénibles, les vibrations mécaniques et l'exposition aux produits chimiques. C’est con, parce que les troubles musculosquelettiques (TMS), provoqués précisément par les 3 premiers, sont la première maladie pro reconnue. C’est con, parce qu’on arrive à compter les nuits, les décibels et les gestes répétitifs, qui, eux, sont restés dans le barème.

Le corps au bureau

Je vous avais promis une partie dédiée aux purs esprits, le popotin sur un siège ergonomique. Les gens dont le seul truc utile pour le taf dans leur corps semble être leur cerveau. Des gens qui n’ont pas de corps les jours ouvrés, entre deux week-ends vélo ou trail. Des gens à qui on dit “nan mais ça va, t’es assis·e toute la journée, de quoi tu te plains ?”

Ben déjà, de rester assis·e toute la journée. Une position assise prolongée associée à de la sédentarité, c’est pas une position neutre : ça peut être lié à des douleurs, des TMS, c’est associé à des risques cardiovasculaires et au diabète de type 2, l’obésité et certains cancers. Ajoutons la fatigue visuelle associée au fait de lire les mails de Carole.

Et puis ajoutons que même dans un taf intellectuel, le corps est contrôlé. Toute personne qui a déjà fait la vanne “j’ai même pas le temps de pisser” en regardant son agenda voit très bien de quoi je parle. Si on vous cale des réunions de 9h à 18h, on a aussi organisé la journée de votre vessie, de vos yeux, de votre dos et de votre estomac, en plus d’attendre de vous une attention et une “attitude positive” surhumaines sur de longues périodes.

Et puis bien sûr, il y a les trucs “psychiques”, vous savez, les trucs “dans la tête”. Comme le stress. Ah merde, le stress c’est pas dans la tête. C’est même très physiologique : face à une situation perçue comme une menace, l’organisme libère de l’adrénaline, le cœur accélère, la tension monte. Quand le stress devient chronique, il peut perturber le sommeil, la digestion et contribuer à des maladies cardiovasculaires. L’INRS explique aussi que les tâches qui demandent une concentration intense ou génèrent du stress peuvent augmenter la contraction des muscles du cou. Comme ils se relâchent moins, ça favorise les TMS. Perso, je vois très bien comment je réfléchis vraiment avec mes cervicales.

Et attendez, c’est pas fini. On a déjà parlé sur CDLT de la question du contrôle sur son travail : les marges de manœuvre dont on dispose pour faire son taf, et le faire bien, et l’impact que ça a au quotidien d’en manquer. Au Royaume-Uni, Whitehall II, une étude sur plus de 10 000 fonctionnaires travaillant dans des bureaux, montrait que le faible contrôle sur son travail était associé à davantage de problèmes coronariens plus tard.

Et si je dis tout ça, c’est parce que même si les troubles psychologiques (dépression, burn-out) sont devenus la première cause des arrêts de plus de 30 jours (avec 37,8 %, contre 30,3 % en 2020, soit une hausse d'un quart en cinq ans, avec une prévalence beaucoup plus forte chez les cadres), eh bien on persiste à penser que tout ce qui se passe dans la tête n’existe pas. Que la tête, d’une part, c’est pas le corps, et que la tête et le reste du corps ne sont pas liés. Non seulement la tête, c’est le corps, mais en prime, la tête et le reste du corps sont liés.

Ah, et pour reboucler la boucle : tout ce que je viens de décrire, là, le dos tassé, les cervicales en béton, le stress chronique, le burn-out, ça n’atterrit quasiment jamais dans les maladies pro.

  • Souvent, ça finit dans tous ces soins et ces arrêts maladie payés par la collectivité sur le régime ordinaire.

  • Mais les jobs de bureau, c’est aussi la foire à la saucisse d’une culture du self-help et du self-care qui nous pousse à prévenir et prendre en charge ces dégâts à nos frais par des solutions hors du système de santé. Quand, face à la surcharge, aux horaires intenables et au management toxique, on entend “tu devrais essayer le yoga/la méditation/le Pilates/la sophro/tel bouquin”, on devrait surtout entendre “tu devrais essayer des solutions coûteuses et surtout individuelles pour résoudre avec l’argent que te donne ton taf un problème causé par le taf”.

En bref

Déjà, je voudrais quand même signaler que cet article n’est pas outrageusement long. Et là où je pourrais ressentir une immense fierté d’avoir enfin atteint mon objectif, bien évidemment, tout ce que je vois, c’est les tonnes de trucs dont j’ai pas pu parler.

Mais au fond, je n’ai qu’une chose à dire : il faut qu’on cesse de traiter l’existence du corps et ses multiples variations comme une anomalie. Parce que quand on fait ça, en réalité, on ne nie pas le corps, on laisse juste prédominer un standard : le corps masculin, jeune, valide, en pleine santé, lisse, mince, sain et résistant à tout. Un standard qui rend tous les autres corps déviants. Qui fait de leurs besoins des “contraintes”. Alors que, pardon hein, mais les corps qui se fatiguent, vieillissent, tombent malades, portent des gosses, développent des handicaps, eh bien c’est eux, le standard.

Ça suppose de faire une place à ces corps dans les décisions : les horaires, les cadences, les effectifs, les objectifs, les équipements, les pauses, les charges de travail. Ça suppose, au niveau politique, de voir des corps avant de voir des chiffres. Oui, c’est un peu sale, je sais, des corps, ça pue parfois même, mais en ce qui concerne le travail, la santé, la prévention, chaque budget tranché, chaque économie réalisée, chaque “abus” utilisé comme excuse pour réduire des droits, ce sont des corps supplémentaires qu’on abîme.

Les bras et les cerveaux sont attachés à des gens.

Désolée pour la gêne occasionnée.

CDLT,

Sev

🏄 LE BOARD DE CDLT

Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :

Quentin : Chief Happin’hess officer

Audrey - Grand Theft Auto : Vice President

Emma - Director of AI Caramba

Tom - CBO (Chief Bullshit Officer)

Jules - Renault Traffic Manager

Sarah - Responsable de l’Éthique Tok

Danaé - Gestionnaire de Patri…cia Kaas

SailingDodo - Déchargé de clientèle

Clémence - Head of Data Yoyo

Aurélia - Growth Hacker de boeuf

Johana - Chief AIL Officer

Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale

Cécile - Chief Digital and Manual Officer

Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture

MJOLN - Directrice de Cabernet

Md - Chief Revenue et Repartie Officer

Lauren - Chief Illegal Officer

Nicoquillet - Financial TripAdvisor

Emilie - Head of Asocial Media

Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability

Boris - Partner social

Wwahya - Director of Superhuman resources

Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette

Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management

Céline - VP of Discontent Strategy

Nacha - Lead Eve Angelist

Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy

M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle

Agathe - Chief cinq asset management officer

Pauline - Venture Caïpitalist

AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager

Thael - CEO, EMEA and YMCA

Adina - Majority Chairdepoule-holder

Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)

Safiler - VP, Investor et à Travers Relations

David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism

Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations

AnneKer - Limited partner, Limited Patience

T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1

Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People

Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure

Astrid - Executive Fantasy Director

Philothée - Head of Trade Génie

Eléa - Chief Non-Compliance Officer

Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver

Antoine - Head of Very Alternative Investments

Camille - Head of Lose and Loose Change

Treplev33 - Adventure Capitalist

Xtrava - Executive Director, Decelerator Program

Laurent - Business Angel Hydroalcoolique

Antho - Head of STONKS

Lorefine - VP Passive-agressive Income

Romane - Director of Operational and Emotional Excellence

Caro - Vice President of Virtue

CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes

Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations

Valentin - Senior Financial Interior Architect

Sarah - Head of Cash-cashflow

Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager

CamilleDnl - Manager of Outside Trading

Aude - Unlimited Partner

Nico - Chief Baby-loan Officer

Frédéric - Senior Vice-President of Prem's

Claire B - Amchairwoman

Nolwenn - Chief of Stuff

Stef - Senior Partner of Pichenette

Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate

Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)

Atelierbfl - Global President of Camembert

Vincent - Chief Destructuring Officer

Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne

DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager

Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets

Elise - Chief Vibes Officer

Justine - Director of Bonds, James Bonds

Alexis - WOW Effect Director

Catherine - Bête de mécène

Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)

Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work

Morgane - Partner, M&As & M&M's

Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong

Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness

Vous êtes vraiment super.

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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