Kessel

Vous vendez votre temps, pas votre talent

Le tout c'est de le savoir

CDLT
5 min ⋅ 29/09/2022

Publié initialement le 30 juillet 2021


La team qui réussit à se faire remarquer en chopant les briefs cools en soum-soum et en bossant dessus en plus de ses propres briefs.
Le·la jeune plannos qu’on kiffe car il/elle rend ses benchs pour le lendemain.
Le·a boss d’agence qui dit que les jeunes, c’est plus comme avant.
La mère de famille qui se fait virer lors d’une charrette de licenciements.
Le·la commercial·e star qui ne laissera jamais un projet en plan, quoi qu’il en coûte.

Le point commun de toutes ces histoires ?

Ce n’est pas (que) le talent. Le talent n’est pas la valeur centrale du travail en agence.

La valeur centrale, c’est le temps.

Ou dit autrement : à talent de départ égal, c’est le temps que vous êtes prêt·e à mettre dans votre taf qui fera la différence à l’échelle de votre carrière.

C’est évident, mais voilà le piège : vos horaires de travail, ça ne compte pas, c’est la base. C’est le temps en plus de vos horaires de taf dont on parle: c’est là que se joue la vraie compet’.

Le temps passé à réfléchir, à faire de la veille, à se tenir au courant, à lire, à regarder, à vous nourrir de refs, à charetter, à lire les 438 pages du brief client, à faire du proac, à bosser même quand vous êtes malade. Celui qui est pris sur votre temps perso, votre temps de vie, votre temps de repos.

Car bien sûr le talent est clé, mais le talent, ça se nourrit, ça se développe, ça se référence. Et ça, ça prend du temps.

Votre boîte, ce qu’elle vend, ce n’est pas un résultat, ce n’est pas du talent, c’est du temps (et dans le calcul du temps vendu se cachent bien sûr les coûts d’infrastructure qu’il faut rentabiliser). Et à force de vendre du temps, le calcul est devenu simple : les gens qui ont le plus de valeur sont ceux qui rapportent plus qu’ils/elles ne coûtent. En bref : ceux qu’on peut vendre à 200%, ou qui font 200% de leur taf.Parce que le bench, levraibench auquel vous êtes comparé·e, c’est celui des générations qui, avant vous, ont dédié leur vie entière à leur travail. Des gens qui ont bossé jour et nuit pendant des années pour une bouchée de pain en attendant la gloire, qui ont annulé leurs vacances, qui ont pas trop vu leurs gosses et lâché leurs potes, ont monté petit à petit les échelons et qui sont maintenant vos boss.

DISCLAIMER : CECI N’EST PAS UNE GÉNÉRALISATION, IL Y A DES BOSS SAIN·E·S, SUPER, QUI RESPECTENT VOTRE VIE ET VOTRE TEMPS, CHÉRISSEZ-LES DE TOUT VOTRE COEUR. ET IL Y A DES GENS QUI SONT TRÈS HEUREUX DE BOSSER BEAUCOUP. OK ÇA C’EST DIT. ON REPREND :

Vous avez forcément quelqu’un en tête quand je décris ça. C’est les mêmes qui calent des réus sur le dej et sont toujours partant·e·s pour venir le week-end, donc vous aussi vous devez l’être.

Est-ce que c’est mal ? Oui et non. Non, car c’est leur choix, et si ça les fait kiffer c’est parfait, rien à redire à ça. Oui un peu, quand ils/elles transmettent cette façon de voir comme si elle était une norme, une évidence, un non-choix.

Parce que la vraie question, c’est de savoir ce que vous, vous voulez faire de votre temps.

Car - attention instant philo - le temps, c’est comme le dentifrice : tant qu’il en reste beaucoup on l’utilise n’importe comment.

Mais ce que vous faites de votre temps aujourd’hui, par un simple processus d’arbitrages, détermine ce que vous allez pouvoir en faire demain.

Bref. La seule question importante, c’est de savoir si vos ambitions dans votre taf sont alignées avec le temps que vous êtes prêt·e à y consacrer. Il y n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, comme on dit dans les brainstormings autour d’une assiette de chouquettes, mais ne jamais perdre ça de vue vous permettra de savoir si vraiment, cette charrette de plus en vaut la chandelle.

Le “les jeunes d’aujourd’hui c’est plus comme avant, ils ont moins envie” qu’on entend partout, c’est le révélateur d’un sujet plus grand : on a toute une génération qui débarque aujourd’hui qui n’a pas envie de se faire avoir. Qui a des projets à côté / qui voit comment sont payé·es leurs potes hors du secteur / qui a vu ses parents se faire bolosser / qui veut un peu d’équilibre quoi. C’est pas qu’ils/elles sont moins bon·ne·s. C’est qu’ils/elles sont bon·ne·s différemment. Moins prêt·e·s à dédier leur vie à une seule chose, mais mille fois plus riches d’une diversité d’intérêts.

Mais ça, encore faudrait-il savoir le comprendre, et l’intégrer dans des process et des façons de bosser qui sont les mêmes depuis 50 ans.

Une autre voie est possible

Le temps, sous des formes différentes, c’est la motivation principale des gens qui passent en freelance, comme le montrecette étude qui vient de sortir(attention, très beau site mais avec un scroll insupportable, pitié arrêtez les scrolls insupportables). “Je veux pouvoir mener mes autres activités à côté / voir mes enfants / choisir mes sujets / faire plus de thune quand je bosse beaucoup / refaire des études / voyager” sont toutes des façons de dire qu’avant tout, les freelances choisissent le statut pour reprendre le contrôle de leur temps et de sa valeur. Le deal du freelancing est simple : le temps, c’est de l’argent. En vendant eux-mêmes/elles-mêmes (ouais, j’ai voulu faire de l’écriture inclusive sur celui-là mais “elleux-mêmes”, c’est ma limite) leur temps, dans un deal clair, les freelances posent leurs limites et reprennent le contrôle de ce qu’ils ont de plus précieux. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de charrettes et de week-ends, ça veut simplement dire qu’ils peuvent se refuser et qu’ils se payent, plus cher, parce qu’ils leur coûtent davantage. Mais ce que ça veut dire aussi, c’est que quand ils/elles sont bien payé·e·s, ils/elles peuvent travailler mieux, en se consacrant entièrement à un sujet. Cela veut dire enfin que le temps de travail devient pour elles/eux un outil, une variable qui leur permet de se consacrer à ce qui compte (aussi) pour eux en parallèle. Ce n’est pas la seule réponse, et ce n’est évidemment pas la solution à tout, mais c’en est déjà une.Il y en a d’autres, il y en a plein.
Votre temps est ce que vous avez de plus précieux.
Quand vous le donnez, vérifiez que ce que vous recevez en échange vaut le coup.Je vous laisse avec de la poésie car on des brutes mais pas que.

Bisous,

Séverine

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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